L’affaire couvait depuis l’été. Elle est sortie dans la presse économique la semaine dernière : Les Echos ont révélé le 13 octobre qu’une centaine de clients de PC Soft avaient lancé une action en justice, puis ZDNET a publié le 16 octobre une enquête détaillée, reprise en une de son brief du 19 octobre. Pour la plupart des dirigeants de PME, le nom de PC Soft ne dit rien. C’est justement le problème : on peut utiliser chaque jour un logiciel construit avec ses outils sans le savoir.

Ce qui se passe chez PC Soft

WinDev est un atelier de développement : un environnement complet qui sert à fabriquer des logiciels de gestion, avec sa base de données, son outil d’édition de documents et son propre langage, le WLangage. WebDev fait la même chose pour le web, WinDev Mobile pour les téléphones. PC Soft revendiquait 14 000 clients en juillet 2026, dont de nombreux éditeurs de logiciels métier.

Pendant des années, le modèle était simple : le client payait sa version et recevait une clé physique, un « dongle », qui lui permettait d’utiliser le logiciel sur son poste. Selon ZDNET, la fin des licences perpétuelles a commencé début 2025, avec une bascule vers l’abonnement. Au printemps 2026 est arrivée une deuxième étape, beaucoup plus contestée : des frais de session. Une session correspond, selon l’association d’utilisateurs Wx Alliance, à un logiciel exécuté par un utilisateur, sur une machine, avec accès à une base de données. Autrement dit, le coût ne dépend plus seulement du nombre de développeurs. Il dépend aussi du nombre de personnes qui utilisent les logiciels produits.

D’après ZDNET, PC Soft est passée fin 2024 dans le giron du groupe canadien Constellation Software. Son directeur, Bruno Richet, assume le changement de modèle : il le justifie par les investissements, les recrutements et le coût des outils d’IA utilisés par ses équipes. Il conteste aussi les calculs des associations, faits selon lui sur des simulateurs.

Pourquoi une PME qui n’a jamais acheté WinDev est concernée

Prenez un exemple réel, tiré d’une décision de justice publiée. La société Idéal Soft Informatique Sud édite un logiciel pour les administrateurs de biens, développé depuis des années avec WinDev et WebDev. D’après ses écritures, reprises dans l’ordonnance du tribunal de commerce de Montpellier, elle a accepté en décembre 2025 un abonnement à 5 724 euros HT par an, puis s’est vu proposer quelques mois plus tard un renouvellement à 354 660 euros HT. PC Soft répond qu’un engagement sur trois ans faisait baisser nettement le prix de la session la première année.

Quel que soit le chiffre final, la mécanique est claire. Un éditeur qui voit ses coûts grimper a trois options : absorber la hausse, la répercuter sur ses clients, ou réécrire son logiciel dans une autre technologie. Les clients de cet éditeur, ce sont des PME. Un représentant de l’association CPAW le résume dans ZDNET : les développeurs doivent ensuite répercuter les coûts sur leurs clients.

Il y a un deuxième risque, moins visible. Le WLangage est propriétaire. Le même interlocuteur explique qu’on peut récupérer le code source d’une application, mais pas la compiler sans les outils de PC Soft. Un éditeur qui renonce à son abonnement peut donc se retrouver incapable de corriger ou de faire évoluer le logiciel que vous utilisez tous les jours.

Où en est la bataille judiciaire

Plusieurs procédures sont en cours. Les Echos évoquent un référé devant le tribunal des activités économiques de Marseille, porté par une centaine de clients, avec une première audience ce mois-ci et une possible saisine de l’Autorité de la concurrence. ZDNET parle d’une quinzaine d’entreprises qui ont déjà assigné l’éditeur à Marseille, et de 200 entreprises intéressées selon leur cabinet d’avocats.

À Montpellier, le juge des référés a déjà tranché un dossier le 24 septembre : il a ordonné à PC Soft de réactiver les licences 2025 de son client sur ses clés physiques, sous astreinte de 5 000 euros par jour de retard. C’est une décision provisoire, rendue en urgence, qui ne règle pas le fond du litige. Elle montre toutefois que les anciens droits d’utilisation ne disparaissent pas automatiquement avec un passage à l’abonnement.

De son côté, PC Soft a présenté début octobre un plan de continuité réservé à ses clients de moins de 10 salariés, qui garantit l’accès à la version 2025 jusqu’en 2028. Wx Alliance juge ce plan encore flou. Bruno Richet dit se donner deux ans pour convaincre ses clients de passer aux nouvelles versions.

Comment savoir si votre logiciel est concerné

Le plus simple est de poser la question par écrit à votre éditeur ou à votre prestataire. Vous pouvez aussi repérer quelques indices sur un poste ou sur le serveur : des fichiers de données en .fic et .ndx, qui sont ceux de la base HFSQL fournie avec WinDev, ou des bibliothèques dont le nom commence par « wd » dans le dossier du programme. Ce ne sont que des indices. Seul l’éditeur peut vous confirmer la technologie utilisée et la version.

Pensez en priorité aux outils de gestion propres à votre métier, ceux qui tournent depuis dix ou quinze ans sans qu’on y touche. Ce sont eux qu’on oublie de vérifier, et ce sont aussi eux qu’il faut tester en premier lors d’une migration Windows 11 en entreprise.

Les questions à poser à votre éditeur

Si la réponse est oui, demandez par écrit si les nouvelles conditions de PC Soft auront un effet sur votre abonnement ou votre maintenance, à partir de quelle date et dans quelle proportion. Demandez ensuite quelle est sa stratégie. Il peut rester sur la version 2025, renégocier, ou préparer une réécriture. Vous devez surtout savoir combien de temps votre logiciel restera maintenu.

Relisez aussi votre contrat. Trois points comptent : la clause de révision des prix, la clause de réversibilité (comment vous récupérez vos données si vous partez), et l’existence d’un dépôt du code source chez un tiers de confiance, qui permet de le récupérer si l’éditeur disparaît. Enfin, assurez-vous que vous savez exporter vos données dans un format ouvert, par exemple un export CSV complet de vos clients, articles et factures.

Migrer, oui, mais pas dans la précipitation

Face à ce genre de hausse, la tentation est de tout changer tout de suite. Dans sa décision, le tribunal de Montpellier rappelle qu’une migration implique de modifier le logiciel, de déployer les changements chez tous les utilisateurs et de les former. Il note aussi que l’argument selon lequel l’IA permettrait de changer d’outil en quelques semaines n’était étayé par aucun élément probant. L’IA accélère réellement la réécriture de code, mais elle ne remplace ni la reprise des données ni les tests avec les utilisateurs.

Le bon réflexe est de profiter du délai annoncé par PC Soft pour évaluer calmement. Rester sur la version actuelle peut être raisonnable pour un outil stable. Passer à un logiciel du marché a du sens si votre métier est standard. Faire réécrire l’outil sur une technologie ouverte se justifie quand il porte un vrai savoir-faire de l’entreprise. L’essentiel est de choisir avant l’échéance de renouvellement.

Ce que l’affaire enseigne pour tout logiciel sur mesure

Le cas WinDev est spectaculaire, mais la leçon vaut pour n’importe quel logiciel métier ou application web que vous faites développer. Avant de signer, posez trois questions. Le logiciel repose-t-il sur des langages et des bases de données standards, que d’autres prestataires sauront reprendre ? Le code source vous est-il remis, ou déposé chez un tiers ? Vos données sont-elles exportables sans passer par l’éditeur ? Si l’une de ces réponses est non, vous dépendez d’un seul acteur, et son modèle économique peut changer du jour au lendemain.

La même question se pose pour les outils d’IA que l’on branche sur ses logiciels de gestion, comme nous l’expliquions à propos des connecteurs entre l’IA et vos logiciels métier : mieux vaut les brancher sur des données que vous contrôlez.

Notre lecture

Le conflit entre PC Soft et ses clients se jouera devant les tribunaux et peut-être devant l’Autorité de la concurrence, sur plusieurs mois. Les PME qui utilisent un logiciel construit avec WinDev ou WebDev n’ont pas à attendre l’issue pour agir. Il suffit de savoir si leur outil est concerné, d’obtenir une réponse écrite de leur éditeur et de vérifier qu’elles peuvent récupérer leurs données. Si la réponse fait apparaître un vrai risque, le délai de deux ans annoncé par l’éditeur laisse le temps de préparer une alternative sérieuse, sans la décider dans l’urgence.

Sources

Enquête sur le changement de modèle, les frais de session, les associations Wx Alliance et CPAW, le plan de continuité et la position de PC Soft : ZDNET (16 octobre 2026) et ZDNET Morning (19 octobre 2026). Action en justice d’une centaine de clients, référé à Marseille et possible saisine de l’Autorité de la concurrence : Les Echos (13 octobre 2026). Cas Idéal Soft Informatique Sud, montants et motifs du juge : ordonnance de référé du tribunal de commerce de Montpellier du 24 septembre 2026.

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